Accueil > presse > intervention à la clinique Saint Germain

Intervention à la clinique Saint Germain

Intervention lors de la conférence débat animée par le Docteur Tuel et Madame Audouin à la Clinique Saint Germain de Brive, le 1er février 2011.

Bonjour, je suis Claire Ducasse, éducatrice de jeunes enfants, spécialisée dans la maternologie et en psychopathologie du bébé. Je voudrais partager avec vous ma pratique auprès des bébés et de leurs familles.

Je reçois des bébés qui ont des troubles du sommeil, de l'alimentation ou encore qui présentent des pleurs importants. Je rencontre aussi des parents qui ne savent plus comment répondre devant un signe de mal être de leur bébé.

Mais aussi des parents qui dépriment et plus rarement qui s'effondrent devant le devenir mère ou père.

Avant de vous faire part de mes consultations, je vous propose de regarder ensemble le devenir parent sous l'angle de la maternologie.

La maternologie

La maternologie a été crée en 1987 par le docteur Jean Marie Delassus, il l'a définie comme "une démarche thérapeutique qui s'attache à la dimension psychique de la maternité et qui prend en compte les difficultés de la relation mère enfant."

Pour Jean-Marie Delassus, c'est en offrant son visage que la mère permet à son enfant de trouver une continuité avec le dedans (in-utéro). Le visage étant l'interface entre le dedans et le dehors. Il est le témoin du vécu du dedans. Tout le travail de la maternologie repose sur cette possibilité d'échange de regard.

En maternologie on distingue la naissance physique et la naissance psychique. La naissance physique va venir interrompre brusquement ce vécu de totalité de grande contenance que le bébé a in-utéro. Il va se trouver projeté dans un monde qu'il ne connaît pas, en rupture totale avec le vécu utérin. Il arrive avec une immaturité motrice qui va nécessiter l'aide d'un autre pour répondre à ses besoins vitaux.

La seule façon pour le bébé de retrouver un sentiment de continuité, c'est de rencontrer le regard de sa mère. Dans les heures qui suivent l'accouchement, il y a un lever natal du regard. C'est en rencontrant les yeux de sa mère que le nouveau-né va retrouver le sentiment de totalité intérieure.

C'est la rencontre de ces deux regards qui va permettre la naissance psychique du bébé. Il y a une correspondance, une harmonie entre l'intérieur et l'extérieur, le dedans et le dehors. Jean-Marie Delassus précise "tout accouchement psychique se fait par les yeux". La mère accueille l'enfant au sein de son visage. Jean-Marie Delassus ajoute : "ce regard est un appel d'être, en tout cas, un appel confondant, extrêmement émouvant qui bouleverse la mère et le père, leur fait ressentir qu'au delà du petit corps d'enfant,

un être vient au monde et représente la part la plus essentielle d'eux mêmes qu'il réclame pour vivre" (2003, p101).

Leur relation vient s'enraciner autour du regard. Et l'allaitement au sein ou au biberon va être le moment privilégié de ce contact œil à œil. Cette expérience va se reproduire à chaque fois. Le bébé boit, échange des regards et se rendort. Il envoie des signes de satisfaction à sa mère qui se voit comme une bonne mère. On parle de cycle du don. Grâce à ces échanges, les deux êtres peuvent se retrouver. C'est en observant les phases de l'allaitement que l'on peut voir ce qui se passe dans la relation. Il y a une première phase où le bébé est absorbé par le fait de se nourrir. La mère est heureuse de pouvoir apporter cette satisfaction à son enfant et son visage s'épanouit.

Après 5 à 10 minutes, arrive la deuxième phase, celle de la rencontre. L'enfant qui commence à avoir moins faim, recherche le regard de sa mère qui se laisse toucher par celui-ci. Il y a un échange profond entre eux. Puis, ce moment l'amène à une troisième phase celle de la rêverie, il continue à boire mais en étant ouvert à ce qui se passe autour de lui. Si l'enfant est passé par toutes les phases, il n'y a pas de difficulté.

Si le nouveau-né n'a pas la possibilité de rencontrer le visage maternel, il va se refermer sur lui même et développer des comportements régressifs et des symptômes de mal-être. C'est pour nous tout le sens de la maternologie de permettre que ce cycle de don s'installe. Le visage devient alors ce lieu clinique. C'est à partir de l'observation des regards que l'on sait où en est la rencontre de ces deux êtres. C'est par le regard que le lien ombilical devient un lien psychique. Toute la question maintenant c'est de comprendre comment permettre d'accompagner cette possibilité de regard quand celui-ci est entravé.

Les consultations

Une famille peut consulter pour un bébé qui pleure beaucoup ou qui ne dort pas mais je peux aussi recevoir une maman inquiète car elle ne sait pas si son bébé va bien, elle peut aussi craindre qu'un moment de tristesse ou de remise en question viennent envahir son bébé. Souvent la famille est demandeuse de mon regard. Mais regarder c'est ne pas croire ce que l'on a vu, c'est aller en deça de ce qui se donne à voir. Regarder une famille et son enfant, c'est aller à la rencontre de l'émotion, de la gêne du silence. C'est venir rejoindre la famille à cet endroit qui fait souffrir, brulant, gelé ou encore en désespoir.

Ce qui se passe dans l'échange de regard entre-eux est un premier indicateur de leur relation. Peuvent-ils se regarder ? Qui fuit le regard de l'autre ? Certains bébés en attente d'une confirmation de leur naissance psychique ne croisent jamais le regard de leur mère ou de leur père.

Dans ces situations ou le regard ne circule pas, les parents ont vécu dans leur histoire familiale un manque de confirmation de leur possibilité d'être une mère ou un père suffisamment bon (pour reprendre l'expression Winnicotienne). Devenir mère, c'est passer d'un statut de fille à mère. Donner la vie c'est revivre les moments conflictuels de sa petite enfance et se retrouver devant son propre attachement. Si les parents n'ont pas connu la sécurité des soins quand ils étaient enfants, ils peuvent venir à douter de leur possibilité de s'occuper de leur enfant.

Alors en consultation, on prend le temps de dérouler l'histoire familiale de chacun, l'histoire de la grossesse et de la naissance pour comprendre le lien qu'il peut y avoir avec ce qui se passe aujourd'hui. La mise en récit permet une détente et une ouverture.

Il est tout à fait possible d'expliquer aux parents qu'il peut y avoir un lien entre leur histoire et la difficulté de leur bébé. Ils ne culpabiliseront pas, s'ils ne se sentent pas jugés.

En accueillant aussi l'ici et le maintenant, on accueille l'histoire de cette famille. Pendant la rencontre avec eux la difficulté s'actualise et vient bien souvent se montrer. Quelquefois, il faut débusquer "un fantôme" qui vient faire de l'ombre à la vie du bébé. Cela peut-être un enfant décédé ,un grand père qui s'est suicidé, une grand mère qui a abandonné ses enfants...

La rencontre avec une famille peut être l'occasion de venir signifier à une mère combien son enfant attend son regard. Souvent la maman est bouleversée d'entendre puis de voir que son bébé l'attendait, il attendait quelquefois calmement, d'autres fois en criant que sa maman puisse le regarder. Un début de vie compliqué peut modifier les interactions parents-bébés. Le but de ma consultation est d'observer ce qui se passe au niveau des interactions, pour permettre à celles-ci de s'allèger et au bébé de comprendre qu'il n'a pas besoin de porter le poids d'un évènement ou d'une histoire familiale.

La consultation agit comme un levier sur ce qui était compliqué entre ce parent et cet enfant et favorise un réaccordage. Par contre cette action ne vient pas modifier la problèmatique personnelle de ces parents. Mais ce premier travail accompli peut néanmoins donner le désir après à l'un des parents d'aller consulter un psychothérapeute. Enfin, un bon vécu de grossesse, un accouchement au cours duquel les parents sont accueillis, des soignants attentifs à la rencontre entre le bébé et ses parents peuvent permettre un démarrage serein.

Les paroles

Je voudrais terminer en vous parlant de l'importance des paroles autour du bébé et de ses parents à la naissance. Tous les mots prononcés restent gravés. Je crois même que toute la vie on est habité par ce qui s'est passé et ce qui s'est dit à ce moment-là. La souffrance psychique d'un bébé, de sa mère au moment de l'accouchement peut faire ressurgir une peur de la mort déjà présente dans cette famille.

Le bébé a tout vécu lui aussi et il vient souvent poser la question par des symptômes "Est-ce que je vais vivre ?". Si on lui explique que l'on a eu peur parce qu'il a manqué d'oxygène par exemple et que maintenant ses parents n'ont plus cette peur, il "lache" son inquiétude et son symptôme.

C'est un moment de la vie où parent comme enfant ont particulièrement besoin du regard bienveillant des soignants.

Conclusion

Pour conclure je vous propose une phrase d'Amélie Nothomb : "la vie commence là ou commence le regard".

>> Remonter